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WEBINAIRE « SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE ET STRATEGIE DE LA FERME À LA TABLE : Construire un modèle agricole plus juste et plus équitable dans l’UE »

 

7 juillet 2020, 15h-17h

 

Rapport de synthèse et vidéo

 

Le 7 juillet 2020, ECVC a organisé le webinaire « Souveraineté alimentaire et stratégie de la ferme à la table : Construire un modèle agricole plus juste et plus équitable dans l’UE ». Le webinaire a été organisé dans le but d’explorer le potentiel de la Souveraineté alimentaire pour remodeler les politiques agricoles et alimentaires de l’UE, en particulier dans le cadre de la stratégie « de la ferme à la table » (F2F) proposée et de l’actuelle pandémie de Covid-19.

 

Le webinaire était organisé autour d’un panel de trois intervenants représentant les organisations d’agriculteurs (ECVC), le mouvement pour la souveraineté alimentaire en Europe et en Asie centrale (Nyéléni-ECA) et des experts scientifiques.

 

Après leurs présentations, le commissaire européen à l’agriculture, Janusz Wojciechowski, a réagi au panel et a dialogué avec les autres intervenants en se laissant guider par les questions posées par le public.

 

ECVC a été heureux de constater qu’au cours de la conférence, le commissaire européen à l’agriculture a été à l’écoute et a fait preuve de compréhension concernant les positions des petits et moyens agriculteurs en vue d’améliorer et modifier le modèle agricole de l’UE pour tendre à un modèle plus durable et plus équitable. Le commissaire a déclaré qu’il était important de relocaliser la production et de réduire le rôle que joue le commerce international dans le secteur agricole et alimentaire.

 

ECVC espère qu’à l’avenir des mesures concrètes seront prises pour placer la stratégie F2F et la réforme actuelle de la politique agricole commune (PAC) sur la bonne voie, tant pour les agriculteurs que pour les citoyens.

 

Vous trouverez ci-dessous la vidéo du webinaire complet ainsi qu’un bref compte-rendu des différentes présentations qui ont été faites pendant le webinaire, comprenant quelques points forts de la discussion.

 

Vous pouvez regarder la vidéo du webinaire ici:

 

 

 

 


Rapport du webinaire

 

Ce que signifie concrètement la souveraineté alimentaire dans le contexte européen, y compris le débat actuel sur la stratégie F2F, la politique commerciale de l’UE et la réforme de la PAC par Geneviève Savigny, une agricultrice du sud de la France et représentante de la Coordination européenne Via Campesina.

 

En tant que représentante des organisations de petits et moyens agriculteurs engagés dans le développement durable de l’agroécologie paysanne, Geneviève Savigny a déclaré qu’ECVC était heureux de voir que la proposition de la Commission européenne (CE) sur le Green Deal (« Pacte vert ») incluait la stratégie F2F.

 

Pour Mme Savigny, nous contribuons à une évolution de la vision mondiale : l’accent est désormais mis sur l’alimentation. Avec la crise du coronavirus, l’accent a été mis sur la résilience des systèmes alimentaires familiaux. Pourtant, bien que les principes de la stratégie soient davantage valorisés, on craint que dans la mise en œuvre des mesures F2F, les petits et moyens agriculteurs en soient exclus au lieu d’y être intégrés et soutenus. En outre, il est important de voir comment la vision F2F sera mise en œuvre dans les différentes politiques de l’UE concernées, en particulier en ce qui concerne la PAC.

 

Mme Savigny a également rappelé quel était le vrai sens de l’agroécologie paysanne : moins de spécialisation, plus d’intégration des cultures-animaux, plus de rotation des cultures, moins d’intensification des productions animales, plus de production de fruits et légumes locaux, moins de dépendance aux importations, plus d’autonomie en protéines.

 

Pour Mme Savigny, une transition de l’ensemble du secteur agricole requiert :

 

  • Une vision claire de l’avenir de l’agriculture en Europe.
  • Un revenu stable et équitable pour TOUS les agriculteurs (80 % des subventions de l’UE vont à 20 % des agriculteurs lorsque 50 % des 6,2 millions d’exploitations recevant des paiements directs reçoivent moins de 1 250 euros par an).
  • De mettre davantage l’accent sur l’intégration des jeunes dans l’agriculture.

 

En particulier, dans le contexte de la proposition actuelle de réforme de la PAC, il y a de nombreuses préoccupations :

 

La PAC devra être organisée dans le cadre des plans stratégiques nationaux et devra suivre les recommandations de la CE, mais comment ? Des mesures importantes sont censées se trouver dans l’éco-schème, une partie du pilier 1 (paiements directs par hectare) et les mesures de développement rural (pilier 2).

 

Production de fruits et légumes : de nombreux jeunes agriculteurs se lancent dans la production horticole sur des petites surfaces. Il existe une demande croissante de produits frais, mais ceux-ci ne sont pas ou peu soutenus. Le démarrage est difficile, et ils devraient bénéficier d’une aide au revenu mensuelle pendant la première année. Les institutions de l’UE sont-elles en train d’y réfléchir ?

 

La production laitière est peu flexible et le secteur est très dépendant de l’industrie en aval. Ce secteur souffre énormément de la baisse de la consommation ou de la surproduction, ce qui entraîne une chute spectaculaire des prix. Des mesures de marché fortes et rapides sont nécessaires. L’Europe est riche en fromages locaux qui font partie intégrante de la culture européenne.

 

Pour ce qui est du pastoralisme, il est nécessaire de souligner qu’il s’agit d’un type bien spécifique de production animale, où des animaux comme les moutons, les vaches, les chèvres utilisent des pâturages difficiles ou d’autres terres marginales. Seront-ils pleinement reconnus dans la PAC ?

 

La stratégie F2F suscite également quelques inquiétudes :

 

Commerce : la production locale devrait être au centre des préoccupations et l’UE devrait cesser de promouvoir un modèle agricole axé sur l’exportation et l’importation. Souvent, les produits importés ne sont pas conformes aux règlements de l’UE ni à la stratégie F2F (ce qui est fort contradictoire), de plus ils entraînent une baisse des prix pour les agriculteurs de l’UE (revenus plus faibles et pas de subventions pour compenser). Mais il est également vrai que les exportations européennes ont un impact très négatif sur les paysans locaux dans les pays tiers.

 

En ce qui concerne les terres, la stratégie F2F devrait tenter d’en faire davantage et de s’attaquer au problème de la concentration et de l’artificialisation des terres, qui est aujourd’hui un enjeu majeur en Europe. En outre, ce phénomène empêche les jeunes de devenir agriculteurs.

 

Quant à la numérisation, bien qu’elle puisse être un outil envisageable, elle peut aussi s’avérer dangereuse. Elle comporte des risques élevés de perte d’autonomie, de perte de contrôle des données, d’augmentation des dettes et de baisse des revenus des petits agriculteurs.

 

Enfin, la souveraineté alimentaire consiste à démocratiser les systèmes alimentaires : pour ECVC, la stratégie F2F ne comporte aucun mécanisme concret qui permette d’organiser une plus large participation ainsi que l’inclusion des acteurs les plus vulnérables, du consommateur le plus précaire au plus petit agriculteur.

 

Mme Savigny a également consacré quelques mots au budget de l’UE et au fonds de relance, prochaine génération de l’UE. Pour Mme Savigny, il existe un risque évident que la majeure partie de l’argent investi soit utilisée dans l’accroissement de l’industrialisation de l’agriculture et afin de renforcer le pouvoir des grandes entreprises du secteur agricole plutôt que pour soutenir les plus petits agriculteurs.

 

 

 

Les systèmes alimentaires au centre de la société par Jogoda Munič, directrice de Friends of the Earth Europe (FoEE), membre du Mouvement pour la souveraineté alimentaire de Nyéléni Europe et Asie centrale (Nyéléni ECA)

 

Mme Munič a commencé sa présentation en présentant le réseau Nyéléni Europe et Asie centrale pour la souveraineté alimentaire (Nyéléni ECA), qui rassemble les petits agriculteurs, les pêcheurs, les pasteurs, les peuples autochtones, les consommateurs, les ONG, les syndicats de travailleurs agricoles et alimentaires, les organisations de défense de l’environnement, du développement, de la recherche et de la justice/solidarité/droits de l’homme, les mouvements communautaires pour l’alimentation et d’autres. Ce réseau vise à améliorer les initiatives existantes en matière de souveraineté alimentaire et à renforcer notre travail aux niveaux local, national, régional et mondial.

 

Pour Mme Munič, l’agriculture intensive a créé des conditions propices à la propagation de virus comme le Covid-19.

 

D’une part, elle a salué la stratégie F2F et déclaré que certaines des actions proposées sont utiles ; d’autre part, elle a affirmé que la stratégie n’est pas assez ambitieuse pour apporter le véritable changement systémique nécessaire et reste ancrée dans un cadre obsolète. Selon elle, il est nécessaire d’aller au-delà du paradigme de la croissance économique (verte).

 

La stratégie F2F ne reconnaît pas qu’il existe divers systèmes alimentaires et modèles de production en Europe et que des questions telles que l’utilisation de pesticides et d’antimicrobiens, la fertilisation excessive, la perte de biodiversité, l’exploitation de la main-d’œuvre et la promotion d’une alimentation malsaine sont liées au système alimentaire industriel. La stratégie présente des solutions techniques pour améliorer la durabilité au lieu de s’attaquer aux causes profondes des problèmes. Nous avons besoin d’un changement radical vers un cadre politique basé sur la réalisation du droit à l’alimentation et à la nutrition, la souveraineté alimentaire et l’agroécologie paysanne.

 

Pour le réseau Nyéléni-ECA, les nouveaux OGM ne peuvent pas faire partie de systèmes alimentaires durables et ils ne doivent pas être déréglementés.

 

Malgré la présence dans la stratégie d’objectifs de réduction pour les pesticides, les engrais synthétiques et les antibiotiques, le langage employé pour les mentionner demeure bien vague.

 

La stratégie ne remet en question ni les politiques commerciales, ni les accords de libre-échange (ALE).

 

Dans la totalité des ALE et dans la PAC, la stratégie n’inclut ni la conditionnalité sociale, ni le respect des droits humains, ni par extension la Déclaration des droits des paysans and Other People Working in Rural Areas (UNDROP), adoptée en 2018.

 

La CE considère que la proposition de réforme de la PAC est compatible avec la décision gouvernementale et la stratégie F2F. Pour Nyéléni-ECA, la PAC actuelle a prouvé qu’elle était incapable d’assurer un revenu équitable aux producteurs, de maintenir les plus petites exploitations en activité et de répondre en même temps aux objectifs environnementaux. Elle a besoin d’une réforme radicale, sans quoi F2F sera vain.

 

La stratégie F2F ne reconnaît pas le rôle joué par les paysans dans la biodiversité agricole (systèmes de semences paysannes).

 

La réduction des stocks d’animaux dans les fermes industrielles manque d’objectifs. La stratégie reste relativement silencieuse sur le pastoralisme mobile et les systèmes d’élevage extensif.

 

La stratégie F2F présente l’aquaculture comme une solution durable alternative à la surpêche, mais néglige le fait que la pression peut être déplacée vers les stocks de poissons sauvages qui sont utilisés pour la farine de poisson destinée à l’alimentation des poissons d’élevage. Un autre point qui est négligé est celui des conséquences sociales de la transition vers une aquaculture à forte intensité de capital.

 

La recherche et l’innovation (R&I) est définie comme étant ouvertement technique, au détriment de l’innovation sociale et des sciences sociales et humaines.

 

La stratégie ne contient aucune mesure visant à lutter contre la concentration des terres (en particulier en Europe de l’Est).

 

 

 

L’importance de la souveraineté alimentaire pour la stratégie « de la ferme à la table » et le « New Green Deal » – Jessica Duncan, professeure associée, groupe de sociologie rurale, université de Wageningen

 

Pour le professeur Duncan, il existe cinq réflexions interconnectées en vue de faire progresser les transformations des systèmes alimentaires durables dans le cadre de la stratégie F2F :

 

L’importance de changer le cadre des systèmes alimentaires : il est nécessaire de dépasser le cadre de la croissance économique, comme le préconisent le « Pacte vert » européen et la stratégie « de la ferme à la table ». Cela signifie qu’il faut remplacer le cadre de l’alimentation en tant que produit de base par celui de l’alimentation en tant que bien commun, mais aussi changer le cadre pour permettre l’inclusion de multiples perspectives. L’ouverture à des perspectives diverses peut permettre de relever les défis du statu quo en affirmant une plus grande diversité de connaissances (positionnées) liées aux systèmes alimentaires.

 

Il existe un réel besoin de reconnaître et de rendre compte de la diversité : diversité des écosystèmes, des producteurs alimentaires (y compris les petits exploitants agricoles et les agriculteurs familiaux, les pêcheurs, les éleveurs et les producteurs alimentaires urbains), des personnes qui informent les politiques et de celles qui les élaborent, des mécanismes de gouvernance et de la science.

 

Troisièmement, il est important de prêter attention aux concepts mal définis, ou les mots qui créent le buzz risquent de devenir des mots « à la mode » : les objectifs de la stratégie doivent être plus clairement définis et des paramètres doivent être établis. Il est urgent de faire le travail difficile et profondément politique de délimitation des concepts clés pour éviter de reproduire les mêmes systèmes dont nous essayons maintenant de nous éloigner.

 

Quatrièmement, la recherche et l’innovation ont un rôle clé à jouer dans ces transitions : l’approche décrite dans la stratégie est hautement technologique. La recherche et l’innovation doivent être liées aux territoires et aux personnes. Des preuves convaincantes se dégagent autour de la nécessité d’une recherche transdisciplinaire qui associe les sciences sociales et naturelles aux connaissances pratiques et expérientielles de toutes les parties prenantes. Le rôle fondamental de la recherche en sciences sociales doit être davantage mis en évidence. Il ne s’agit pas d’une déclaration anti-technologie ou anti-innovation. Toutes les zones rurales doivent avoir un accès fiable et approprié à internet, tout en considérant la numérisation comme un facilitateur et non comme une une fin en soi. Il faut encourager la recherche sur les systèmes alimentaires et les technologies adaptées aux conditions locales et fondées sur des preuves, et toutes les technologies doivent être évaluées en termes de durabilité et d’équité.

 

Enfin, pour la professeure Duncan, il est important de savoir comment nous gouvernons les systèmes alimentaires : une approche démocratique claire n’est pas articulée. Il faut une approche de gouvernance à plusieurs niveaux qui favorise la garantie des droits des plus vulnérables et la démocratisation des espaces de décision.

 

 

 

Janusz Wojciechowski, commissaire européen à l’agriculture

 

Pour le commissaire, c’est un moment important pour décider de la politique agricole de l’UE (F2F, PAC, DG, stratégie de la biodiversité, budgets de l’UE). Il est nécessaire de discuter et de partager les différentes opinions concernant ces politiques.

 

Le commissaire a déclaré que la crise Covid-19 a mis à rude épreuve l’économie et l’agriculture de l’UE. Pourtant, les agriculteurs assurent la sécurité alimentaire et nous nourrissent même en temps de crise, c’est pourquoi nous devons leur être reconnaissants et leur garantir une sécurité financière. La leçon à en tirer est que nous devons être plus attentifs à notre sécurité alimentaire.

 

Selon le commissaire, les importations de denrées alimentaires ne garantiront pas la sécurité alimentaire – surtout en temps de crise -, il est donc important de s’appuyer davantage sur les exploitations agricoles de l’UE. L’UE est le premier exportateur mondial de denrées alimentaires, mais nous sommes aujourd’hui confrontés à de nouvelles menaces. Au cours de la dernière décennie, l’UE a perdu plus de 4 millions d’exploitations agricoles, en particulier des petites exploitations et des exploitations familiales. Nous sommes également confrontés au risque de ne pas avoir suffisamment de personnes prêtes à travailler la terre.

 

La concentration des terres ne se fait pas seulement à des fins de production et l’agriculture s’industrialise. Cela ne peut être concilié avec les objectifs de l’UE en matière de protection de l’environnement et de développement durable. La propriété foncière se concentre, plus de la moitié des terres de l’UE sont entre les mains de 3 % des propriétaires, 80 % des paiements directs ont été perçus par 20 % des agriculteurs, en particulier les grandes exploitations. Si l’on considère les produits alimentaires non transformés, le déficit commercial de l’UE est encore plus important : l’UE importe de plus en plus de produits agricoles, et menace ainsi sa propre sécurité alimentaire.

 

La DG, la stratégie F2F et la stratégie de la biodiversité constituent un défi pour l’agriculture européenne, mais marquent un véritable tournant vers des pratiques agricoles durables. Elles respectent le climat, l’environnement et le bien-être des animaux et offrent la possibilité d’explorer le potentiel des petites et moyennes exploitations agricoles familiales.

 

L’agriculture basée sur les petites et moyennes exploitations familiales n’est pas moins efficace que l’agriculture intensive. Ces exploitations sont également plus résistantes aux crises car elles dépendent moins des approvisionnements et des marchés extérieurs et sont plus proches de la transformation et des marchés locaux. Elles rendent l’agriculture européenne plus respectueuse de l’environnement.

 

L’agriculture de l’UE doit être plus durable, mais les politiques destinées aux agriculteurs doivent l’être également : des exigences environnementales plus strictes ne peuvent être imposées, toutefois leur mise en œuvre doit être encouragée par le biais d’incitations financières. Une proposition plus ambitieuse a été avancée par la CE pour le CFP 2021-2027 (+ 26 milliards d’euros).

 

En réaction à Mme Savigny, le commissaire a déclaré qu’il était tout à fait d’accord pour dire que nous avons besoin d’une production animale moins intensive et que nous devrions augmenter la production locale. Il est possible de renforcer nos petites exploitations autonomes, moins intensives. Cependant, l’UE peine à comprendre ce qu’est la souveraineté alimentaire. En revanche elle peut mieux comprendre ce qu’est un manque de souveraineté alimentaire (par exemple, les fermes industrielles importent les aliments pour leurs animaux de pays non européens).

 

L’avenir de l’agriculture européenne ne doit pas être basé sur les importations, ce n’est pas la voie de la sécurité alimentaire. La sécurité alimentaire doit reposer sur les petites et moyennes exploitations familiales. Les stratégies du Pacte vert, F2F et Biodiversité sont une grande opportunité en ce sens. Pour le commissaire, nous allons dans la bonne direction pour faire évoluer notre agriculture vers une approche plus respectueuse de l’environnement, du climat et des animaux, qui soit également plus favorable à nos agriculteurs.

 

 

 

Table ronde de réactions sur différents sujets qui ont émergé des questions des participants.

 

COMMERCE : à la lumière du F2F, le cadre et la politique de l’UE en matière de commerce international seront-ils renégociés ?

 

Geneviève Savigny : depuis la création de l’OMC, le commerce a dominé le débat et la pratique agricole : nous devons produire pour vendre en dehors du marché de l’UE. Cela a généré différents problèmes : disparition des petits et moyens agriculteurs dans l’UE, impact des importations de l’UE sur les agriculteurs non européens. La concurrence n’est pas bonne pour l’agriculture ; nous avons besoin d’équité au niveau mondial. La nourriture ne peut pas être une marchandise comme les autres. Le commerce doit être équitable pour tous les agriculteurs du monde. Mme Savigny a ajouté que le cadre commercial de l’UE devrait être revu.

 

Le commissaire Wojciechowski : la stratégie F2F est une assez bonne stratégie pour réduire les distances entre « la ferme » et « la table », et pour rendre notre agriculture moins dépendante du commerce. Toutefois, il a déclaré que l’idée n’est pas d’être contre le commerce : il y a encore certains secteurs de l’agriculture européenne qui dépendent des exportations (par exemple, les producteurs de vin et d’huile). Toutefois, nous pouvons faire beaucoup pour réduire le besoin d’importations (par exemple, les fèves de soja des États-Unis) et augmenter la production de protéagineux pour les animaux.

Le lien entre les agriculteurs et les marchés locaux est très important et nous devons le renforcer. Nous disposons de denrées alimentaires de haute qualité dans l’UE, et ces denrées devraient s’adresser en priorité aux consommateurs européens.

En ce qui concerne la renégociation de la politique commerciale, le commissaire a affirmé que les accords commerciaux de l’UE sont surtout profitables à l’agriculture, mais que certains secteurs sont affectés négativement par les accords commerciaux et devraient donc être protégés. D’après le commissaire, il est très important d’exiger des pays importateurs les mêmes normes de production de l’UE ; il devrait y avoir une concurrence égale. La stratégie F2F et la stratégie sur la biodiversité nous obligent à promouvoir les normes élevées de l’UE dans le monde entier.

 

Jagoda Munič : les accords et les politiques commerciales ne peuvent pas compromettre la mise en œuvre du Pacte vert. Nous devons promouvoir les normes de l’UE (qualité, équité, mais aussi conditionnalité environnementale). Nous devons raccourcir les chaînes d’approvisionnement, stabiliser la production de l’UE et garantir une place pour la production locale sur le marché de l’UE. La concurrence entre les petites exploitations agricoles et les exploitations intensives est problématique non seulement sur le marché mondial, mais aussi sur le marché intérieur de l’UE.

 

Jessica Duncan : le discours commercial de l’UE n’est pas adapté à l’objectif de la stratégie F2F. Mais dans le cadre de F2F, le commerce est une belle opportunité pour améliorer la durabilité de l’agriculture au niveau mondial. Il est très important d’aborder les impacts de la transition sur les agriculteurs des pays tiers, car l’UE ne peut pas améliorer son agriculture aux dépens des pays tiers (nous avons besoin d’une solidarité au niveau territorial).

 

 

 

ROLE DE LA PAC : la PAC correspond-elle à l’objectif de la stratégie F2F ? Avons-nous besoin d’une nouvelle proposition ?

 

Jagoda Munič : la PAC devrait être repensée pour soutenir les petits et moyens agriculteurs plutôt que les exploitations industrielles. Il devrait également y avoir un lien plus fort avec la stratégie sur la biodiversité. Nous devrions garantir non seulement une meilleure qualité des aliments, mais aussi un impact environnemental moindre. Le budget et les contributions financières des États membres font toujours l’objet d’un vaste débat. Jagoda Munič espère que les États membres y contribueront avec leurs budgets nationaux.

 

Jessica Duncan : les éco-schèmes offrent la possibilité de recentrer les fonds européens, loin des aides directes au revenu.

 

Le commissaire Wojciechowski : avec le Pacte vert, nous avons désormais davantage d’objectifs environnementaux à atteindre pour les agriculteurs, mais moins d’argent pour y arriver. C’est pourquoi une augmentation du budget de la PAC a été proposée, en particulier pour le deuxième pilier (le 27 mai). Cependant, le budget de la PAC ne devrait pas être le seul mécanisme financier pour les petits et moyens agriculteurs, nous devrions également considérer le Fonds de relance comme une opportunité et un investissement pour les soutenir (reconstruction des industries de transformation locales en Europe). Pendant la crise, les petits agriculteurs ne pouvaient pas vendre leurs produits. Nous devrions inclure l’agriculture dans le plan de relance.

De plus, le développement rural peut être soutenu par le Fonds de cohésion (jusqu’à présent, il s’agissait principalement du Fonds de développement rural).

Concernant les prix équitables pour les agriculteurs : selon le commissaire, nous avons besoin d’une politique durable pour les agriculteurs et pour les industries de transformation afin de soutenir la production locale.

Sur la question du transport : le commissaire a fait référence aux « horribles données d’EUROSTAT » et a souligné que nous transportons beaucoup de nourriture sur de longues distances. Les besoins en transport sont non seulement très coûteux, mais aussi nuisibles pour les prix, car ils les font augmenter. C’est pourquoi le commissaire a suggéré que pour obtenir des prix équitables pour les agriculteurs, nous devons également limiter ces transports.

 

Geneviève Savigny : elle a expliqué qu’à l’origine, l’objectif de la PAC était de nourrir les citoyens européens avec des aliments provenant d’Europe et qu’il existait des mesures de marché pour garantir des prix décents. Cependant, l’autosuffisance de l’UE dans les années 80 a commencé à coûter de l’argent et d’autres pays ont protesté contre le protectionnisme de l’UE. Au lieu de diminuer la production pour répondre à la consommation réelle et maintenir des prix équitables, l’UE a augmenté la production et baissé les prix (décision de l’OMC en 1995) afin d’être compétitive sur le marché mondial. C’est ce qui a découlé sur la situation que nous connaissons aujourd’hui.

 

Selon Mme Savigny, l’agriculture offre la possibilité de créer de l’énergie à partir de la nature. La plupart des agriculteurs de l’UE sont de petite taille, mais ils perdent leur emploi parce que la PAC a renforcé les exploitations industrielles (grâce aux paiements directs). Au-delà de l’argent, les priorités concernant les petits agriculteurs sont les suivantes : s’adapter aux marchés locaux, pouvoir transformer localement leurs aliments, disposer d’équipements collectifs pour transformer les aliments, réduire les coûts (par exemple, nourrir les vaches avec de l’herbe au lieu d’aliments importés peut entraîner une légère diminution de la production mais sera moins coûteux).

 

 

 

Droits des travailleurs et des paysans : le F2F aborde-t-il les questions sociales liées aux droits des travailleurs agricoles et des paysans ? Question de démocratie : quel type de gouvernance allons-nous avoir dans la mise en œuvre du F2F ?

 

Geneviève Savigny : la déclaration de l’UNDROP est un outil crucial pour ECVC. ECVC estime que dans la stratégie F2F et dans le Pacte vert européen, la question sociale n’est pas suffisamment abordée. La stratégie F2F mentionne différentes politiques sociales et ECVC espère que celles-ci seront plus clairement définies.

 

Commissaire Wojciechowski : le commissaire a convenu que les droits des travailleurs constituent une question très sensible et importante dans la politique agricole de l’UE et que les questions sociales devraient être incluses dans les plans stratégiques internationaux. Il a reconnu que la DG n’est pas tant axée sur la question des droits des travailleurs que sur le fait que les droits sociaux font partie de la politique et des valeurs de l’UE. Il a affirmé que le non-respect des droits des travailleurs serait une raison suffisante pour arrêter les subventions de l’UE et que nous devrions y prêter attention. La question des travailleurs saisonniers est très sensible, en particulier dans certains secteurs agricoles de l’UE, comme l’a mis en exergue la crise pandémique. La CE a émis des recommandations spéciales à l’intention des États membres afin de garantir que les travailleurs saisonniers soient traités comme des travailleurs essentiels et que la mobilité transfrontalière s’améliore. Le commissaire a également attiré l’attention sur une autre question : comment rendre l’agriculture de l’UE moins dépendante des travailleurs extérieurs ? Le commissaire a déclaré qu’un besoin moindre de travailleurs extérieurs signifie une plus grande résilience pour l’agriculture. Il a déclaré que nous devrions soutenir l’agrodiversité (différents types de production) pour rendre l’agriculture européenne plus résistante, la spécialisation créant parfois le problème. Selon les statistiques, plus de 50 % des travailleurs agricoles de l’UE viennent de l’extérieur de l’UE. Le commissaire a conclu en disant que tous les travailleurs devraient bien sûr être traités conformément aux normes et aux valeurs de l’UE.

 

Jessica Duncan : le COVID19 a mis en lumière la précarité des travailleurs agricoles et saisonniers. Elle a suggéré d’examiner la main-d’œuvre dans l’ensemble des systèmes alimentaires, car tous les travailleurs sont essentiels. En outre, nous devrions aller au-delà du discours économique sur la pénurie de main-d’œuvre : la transition vers un système plus durable devrait être fondée sur les droits et la protection sociale (elle a cité l’UNDROP comme base). Mme Duncan a affirmé que la sécurité alimentaire ne peut pas reposer sur les bas salaires et a convenu que F2F et le Pacte vert doivent tous deux se concentrer davantage sur ces aspects sociaux.

Sur la gouvernance : La professeure Duncan a affirmé que nous devrions nous inspirer de l’approche fondée sur les droits et viser l’intégration des politiques (agriculture, santé, éducation, infrastructures). L’approche fondée sur les droits signifie donner une voix aux plus vulnérables (ce qui est différent de l’approche multipartite). Selon elle, le Comité sur la sécurité alimentaire offre un modèle intéressant de gouvernance participative.

 

Jagoda Munič : en effet, nous devrions renforcer la dimension sociale de la politique agricole et nous devons nous concentrer sur une approche qui soit fondée sur les droits. En Europe, nous perdons des agriculteurs parce qu’ils ne peuvent pas rivaliser avec le secteur, ce qui débouche sur l’émergence d’un secteur qui exploite les travailleurs migrants. Ces acteurs peuvent produire des aliments bon marché et peuvent concurrencer les petits agriculteurs. Selon Mme Munič, si nous voulons être compétitifs de manière équitable, nous devons aider les petits producteurs et les coopératives et veiller à ce que les industries respectent les droits des travailleurs et la protection de l’environnement. Cela permettrait de mettre en place un système de concurrence équitable.

 

 

 

Les éco-schèmes vont-ils assez loin pour respecter les principes de F2F et se conformer au vrai sens de l’agroécologie ? Parviendront-ils à atteindre les ODD et l’objectif climatique sans régulation du marché ?

 

Le commissaire Wojciechowski : Il s’agit effectivement d’un objectif très ambitieux que de faire en sorte que 25 % des terres de l’UE soient couvertes par l’agriculture biologique d’ici 2030 (contre 8 % actuellement). La situation change d’un État membre à l’autre (par exemple, en Autriche, où elle est de près de 25 %, alors que dans d’autres pays, elle est d’environ 3 %). Il s’agit de savoir quels sont les mécanismes qui devraient être adoptés afin de motiver les agriculteurs à passer à l’agriculture biologique. Nous n’atteindrons pas l’objectif en obligeant les agriculteurs à passer au biologique, mais plutôt en les encourageant par le biais financier. C’est là que les éco-schèmes entrent en jeu, il s’agit d’une idée nouvelle dans la politique agricole de l’UE. Le débat actuel porte sur l’obligation pour les États membres de proposer des éco-schèmes : actuellement, ils sont tenus de le faire, mais il n’existe pas de liste d’éco-schèmes potentiels. Nous tenterons cependant d’en établir un. Il existe un éco-schème particulier lié à l’agriculture biologique : les terres agricoles utilisées en agriculture biologique ou converties en agriculture biologique. Il est particulièrement important de soutenir ce type d’agriculture. La CE discute du renforcement de la politique agricole par des fonds supplémentaires consacrés aux éco-régimes et que davantage d’instruments sont nécessaires pour encourager les agriculteurs à mettre en œuvre cet objectif. L’objectif en matière d’agriculture biologique sera un signe d’échec ou de succès à l’avenir. L’objectif ambitieux en matière d’agriculture biologique serait le résultat de l’intégration de la directive relative aux produits biologiques dans la politique agricole. Enfin, nous disposons désormais d’un budget adéquat pour le pilier II, mais nous devons également renforcer le pilier I.

 

 

 

Questions sur la technologie : la poussée technologique de l’UE va-t-elle réduire le nombre de paysans ? Les nouvelles technologies dans le secteur laitier ont provoqué l’endettement des producteurs. OGM : les brevets, les droits de propriété et l’augmentation des coûts ont posé de nombreux problèmes aux petits agriculteurs.

 

Commissaire Wojciechowski : à mon sens, la production intensive réduit le besoin de main-d’œuvre. Mais puisque l’agriculture biologique requiert davantage de main-d’œuvre, elle offre aussi une bonne occasion d’éviter le dépeuplement des zones rurales.

En ce qui concerne les nouvelles technologies et les OGM : lorsque j’étais membre du PE, j’étais contre l’extension des OGM dans l’UE, c’est également ma position actuelle sur la question. La responsabilité incombe à la DG Santé et aux systèmes de santé publics, mais tout doit être basé sur des preuves scientifiques. L’agriculture de l’UE devrait gagner dans la concurrence mondiale non pas en termes de quantité mais de qualité de la production.

 

À la fin de l’événement, chaque orateur a prononcé son discours de clôture. ECVC, l’hôte, a rappelé à tous que le but de cet engagement est de faire en sorte que la voix des paysans soit entendue tout au long de ces discussions politiques.