Tous les indicateurs nous annoncent de nouveaux excédents de lait qui vont, une nouvelle fois, toucher les producteurs. Cette crise du lait va menacer l’existence de la plupart d’entre eux, mais aussi rendre difficile, voire impossible, la transmission aux jeunes générations. Tous les modèles de ferme seront impactés. Celles qui le seront le plus seront celles des jeunes installés et celles des grandes structures lourdement endettées.

 

Cette crise va engendrer de nouveaux drames familiaux incommensurables. Elle va aussi, à terme, mettre en danger nos territoires et notre dépendance alimentaire, alors que des solutions existent !

 

Tous les grands pays producteurs de lait de l’U.E. ont reconstitué leur cheptel et sont en augmentation importante. L’augmentation cumulée de janvier à septembre 2017 est de +/- 0.4%. Si l’on compare septembre 2016 à septembre 2017 : L’Allemagne a produit 81.000 tonnes en plus, la France 65, l’Irlande 63, la Pologne 44, le Danemark 38, le Royaume Uni 32, la Belgique 24, l’Espagne 22, l’Italie 19, l’Autriche 16, la Roumanie 9, la Hollande, la Bulgarie et la République Tchèque, toutes trois 7.000 tonnes en plus. Pour un total cumulé sur l’ensemble de l’UE de +/- 439.000 tonnes (source MMO du 28 novembre 2017). La poursuite de cette courbe ne peut changer au plus tôt avant l’été 2018. Mesurons bien ces chiffres : fin 2016 – début 2017, nous avons connu dans l’UE la mesure de réduction volontaire à laquelle +- 48.000 producteurs ont participé. Ils ont diminué leur production de 834.000 tonnes. Les mois qui ont suivi, la production est repartie de plus belle…

 

De plus, tous les pays exportateurs mondiaux sont eux aussi en croissance. Aux USA, la production annoncée pour 2018 est de +/- 1,4%. En NZ, +/- 2,7% pour octobre, en Australie, + 6,7% de juillet à octobre. L’Amérique latine, qui réapparaît sur le marché mondial, est à + 2%.

 

L’UE traine comme un boulet ses stocks de poudre de lait, qui s’élèvent toujours à 350.000 tonnes. Le beurre a connu cet été un pic de prix qui a tiré le prix du lait vers le haut. Depuis octobre, c’est la dégringolade. Le beurre est passé de 677€/100kg en septembre à 496,74€/100kg début décembre et 471,10€/100kg fin décembre.

 

Il faut comprendre les producteurs. Déjà dans une conjoncture favorable, beaucoup n’ont d’autre choix que de produire plus pour boucher les trous des dettes accumulées ces deux dernières années. Bien entendu, d’autre facteurs expliquent l’augmentation de la production actuelle : la bonne qualité des fourrages récoltés cet été, rendant favorable un bon rendement par vache, de même que la nouvelle génération de génisses tirant les rendements vers le haut.

 

Au stade où nous en sommes, l’effondrement des prix est prévu pour le printemps prochain. Cependant, si nous agissons maintenant, il est possible de corriger le tir.

 

Comment ? En activant des instruments de crise pour réguler les surplus à venir. Or, ces instruments ont été proposés à la Commission mais n’ont pas été retenus. En effet, la réforme Omnibus votée en novembre ne les a pas prévus. L’UE remet en avant le paquet-lait, avec comme seul « fer de lance » l’organisation des producteurs (OP). Or, nous le savons tous, les OP n’ont aucun poids ni sur les volumes ni sur les prix.

 

La Commission ne tire aucune leçon des crises précédentes. La souffrance vécue dans les familles, les suicides chez les éleveurs, les jeunes qui se détournent du métier, faute de perspective de revenu et d’une vie digne, tout cela n’interpellent pas la Commission. Et que dire des stocks de poudre de lait ? Les paysans et paysannes du sud voient arriver de la poudre de lait exportée chez eux à des prix en dessous de leurs coûts de production. Ils sont contraints de grossir les bidonvilles, voire d’émigrer vers l’Europe qui ne veut pas d’eux. Non, rien ne semble interpeller la Commission.

 

L’orientation actuelle de la Commission va prioritairement dans le sens d’une exportation vers les pays extra-européens, d’un établissement de nouveaux accords de « libre » échange et du gain continuel de parts de marchés. Pour y parvenir, il faut nécessairement des prix bas au départ, chez les producteurs. Cette orientation est intenable. Elle provoque une volatilité des prix impossible à gérer, tant pour les producteurs en place que pour la jeune génération qui voudrait s’engager dans le métier. Cette absence de vue sur le long terme nous conduit à la désertification des territoires herbagers. Il s’agit là d’un non-sens, car une multitude de petites et moyennes fermes herbagères jouent un rôle important au niveau du climat et donnent de l’emploi.

 

La Commission reste sourde aux multiples appels des producteurs et des citoyens, mais reste à l’écoute des industriels et de la grande distribution.

 

Oui, nous pouvons éviter cette nouvelle crise en donnant priorité à la mise en place d’outils de régulation, en rendant rentable une multitude de fermes à taille humaine, en permettant aux fermes de prioriser la fonction nourricière de la population européenne, en soutenant des fermes qui font pâturer leurs vaches sur tous les territoires. Pas de lait sans pâture !

 

Osons mettre en avant la Souveraineté Alimentaire ici dans l’UE et partout.

 

Oui. La Commission européenne doit avoir des indicateurs qui prennent les coûts de production en compte, main-d’œuvre comprise. Des indicateurs englobant les piliers du développement durable, les accords sur le climat, les modèles agricoles qui permettent une vie digne des paysans avec une rentabilité assurée sur le long terme. Ces modèles plus autonomes, plus économes existent déjà, avec des fermes plus résilientes.

 

Oui, la Commission doit prendre les commandes, le pilotage de la régulation nécessaire et non pas mettre sur l’autel le dieu du tout au marché.

 

Oui, la Commission doit envisager que le prix du lait soit calculé à partir de l’ensemble des valorisations du lait et non uniquement sur le beurre et sur la poudre, qui ne représentent que 25% des valorisations totales.

 

Il reste à souhaiter que l’impact de la contamination (par des salmonelles) des poudres de lait infantiles du géant Lactatis ne brise pas la confiance de nos importateurs qui sont majoritairement Chinois. En effet, cela provoquerait un net ralentissement de nos exports. Cette crise rappelle que miser prioritairement sur l’export est vulnérable. Elle nous prouve également que la grande industrie laitière n’est pas nécessairement un gage de sécurité en termes d’alimentation.

 

Il est urgent pour l’UE de tirer les leçons des crises précédentes et de suivre les recommandations du Comité européen des Régions en faveur de la régulation du marché. Puisse l’UE et toutes les instances politiques bien mesurer les enjeux qui se profilent à l’horizon.

 

 

Henri Lecloux – Mouvement Action Paysanne (MAP)

 

Janvier 2018